Ouvrages d’art : intégrer l’empreinte carbone dans la gestion patrimoniale des collectivités 

publié le 9 mars

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Les collectivités gestionnaires d’ouvrages d’art font face à une évolution de la législation. Aux impératifs de sécurité et de maîtrise budgétaire s’ajoute désormais une exigence nouvelle : être en mesure de justifier leurs choix techniques au regard d’indicateurs environnementaux quantifiables. Un cadre réglementaire qui entre progressivement en vigueur, avec des échéances concrètes.

Dans ce contexte, la capacité à objectiver les choix techniques au regard de critères environnementaux repose avant tout sur une condition concrète : la qualité et la structuration des données patrimoniales disponibles.

Empreinte carbone des ouvrages d’art : comprendre les postes sur lesquels agir

L’empreinte carbone d’un ouvrage d’art se suit sur l’ensemble de son cycle de vie (conception, construction, exploitation, interventions de maintenance, fin de vie). C’est une vision longue, qui ne se résume pas à l’acte de construire.

Dans de nombreuses collectivités, surtout lorsqu’il s’agit d’ouvrages anciens, l’impact carbone lié à la construction est déjà figé. Le levier d’action se situe donc dans les interventions successives : leur fréquence, leur ampleur, et la capacité à limiter les travaux lourds qui pèseraient sur le bilan carbone de l’ouvrage.

 

Maintenance anticipée des ouvrages d’art : un levier à la fois budgétaire et environnemental

Ce principe, longtemps posé comme une évidence de terrain, a été quantifié pour la première fois à grande échelle dans une étude menée en 2025 par le STRRES** et le cabinet Citizing. Sur dix ouvrages représentatifs, de tailles, de matériaux et de géographies différents, les chercheurs ont mesuré ce que coûte réellement le report des travaux d’entretien, en intégrant non seulement les dépenses directes pour la collectivité, mais aussi les impacts sur les usagers, les riverains et l’environnement.

Ces résultats font écho aux enseignements des méthodologies CEREMA (IQOA / ITSEOA)***, conçues précisément pour évaluer l’état des ouvrages et hiérarchiser les priorités d’intervention avant que les situations ne deviennent critiques. Le CEREMA le documente : des réparations engagées tardivement se déroulent sous de fortes contraintes d’exploitation, ce qui impose le recours à davantage de matériaux et de techniques spécialisées. Une dégradation non traitée à temps ne génère donc pas seulement des travaux plus coûteux — elle génère des travaux structurellement plus lourds, techniquement et environnementalement.

Dans la gestion des ouvrages d’art, la temporalité joue un rôle central : une même dégradation n’a pas du tout les mêmes conséquences selon le moment où elle est traitée. C’est ce qui explique la notion de “coût marginal croissant”. Plus on attend, plus l’intervention nécessaire gagne en ampleur : techniquement, budgétairement et en volume de matériaux. Une réparation ciblée réalisée tôt reste contenue ; un renforcement structurel tardif mobilise beaucoup plus de ressources. Cette logique budgétaire bien connue converge aujourd’hui avec une logique environnementale : plus une intervention est lourde, plus son empreinte carbone augmente.

La maintenance anticipée ne se résume donc pas seulement à un bon réflexe de gestion patrimoniale. Dans un contexte où l’impact carbone des interventions devient un critère évaluable, elle constitue aussi un levier environnemental concret, sans que cela nécessite de bouleverser les pratiques existantes, mais en les inscrivant dans une temporalité mieux maîtrisée.

Données patrimoniales : le prérequis concret pour intégrer les critères environnementaux

Cette temporalité maîtrisée suppose cependant une condition préalable : connaître son patrimoine. C’est précisément ce que le Programme National Ponts a cherché à construire. Lancé en décembre 2020 avec l’appui du CEREMA et de l’ANCT****, il a permis le recensement et l’évaluation de près de 46 000 ouvrages dans 11 540 communes — donnant pour la première fois à ces collectivités un état sanitaire de référence et une base structurée pour planifier leurs interventions. Le Programme National Ponts Travaux, lancé dès 2023, a prolongé cette dynamique en accompagnant les communes dans la réparation des ouvrages les plus dégradés.

Ce constat reflète une réalité : les outils et les ressources disponibles n’ont pas toujours permis de capitaliser l’information dans la durée. Or, comparer deux scénarios d’intervention sur un critère environnemental suppose de connaître précisément les caractéristiques de l’ouvrage, l’historique des travaux réalisés, les matériaux en place et les volumes que chaque scénario mobiliserait. Sans ces données structurées, l’exercice reste théorique. Avec elles, il devient stratégique.

La donnée patrimoniale n’est donc pas un prérequis administratif. C’est la condition pratique qui permet de passer d’une intention à une décision argumentée.

Structurer la connaissance patrimoniale pour mieux décider

Pour de nombreuses collectivités, la difficulté n’est pas de mobiliser les ressources, mais surtout de déterminer le bon moment pour intervenir et prioriser. Sans données structurées, la gestion patrimoniale repose donc sur des perceptions partielles plutôt que sur des faits consolidés. Ce mode de fonctionnement contraint les collectivités à réagir plutôt qu’à décider.

Le Département des Pyrénées-Atlantiques en témoigne, à propos de la gestion de ses infrastructures routières avec SIREO : « Nous disposons désormais d’une cartographie complète, de métadonnées fiables et d’une capacité de requêtage permettant une politique routière cohérente et alignée avec le terrain. ».

Avec une base centralisée, l’arbitrage devient objectivable : comprendre l’évolution d’un ouvrage, comparer deux scénarios, documenter un choix technique ou environnemental. C’est exactement ce que permet AREO : transformer une connaissance dispersée en un outil stratégique de décision. Non pas remplacer les études techniques, mais leur donner un socle fiable, cohérent, durable.

L’intégration de critères environnementaux dans les marchés publics de travaux sur ouvrages d’art n’est pas une contrainte isolée. Elle s’inscrit dans une logique plus large : celle d’une gestion patrimoniale qui se justifie, se documente et se pilote dans la durée.

Mélanie Chevalier Product Marketing Manager chez Sogelink L’étude Carbone 4***** réalisée avec le soutien de la Fédération Nationale des Travaux Publics « Le rôle des infrastructures dans la transition bas-carbone et l’adaptation au changement climatique de la France » montre que 50 % de l’empreinte carbone nationale provient des usages de nos infrastructures, et 3,5% de leur construction. Si la maintenance n’est pas comptabilisée dans ces chiffres, elle n’en est pas moins centrale : l’étude la présente comme un levier transversal des volets Réduction et Résilience, capable d’influencer directement les émissions liées aux usages. À titre d’illustration, une chaussée en mauvais état augmente la résistance au roulement ; les véhicules consomment alors davantage pour parcourir la même distance. En entretenant correctement la voirie, une collectivité contribue donc indirectement à réduire les émissions liées aux usages de la route, celles qui comptent justement dans les 50 %. Pour les collectivités, intervenir au bon moment devient ainsi une décision climatique à part entière. 

* Loi n° 2021-1104 du 22 août 2021 ; Code de la commande publique modifié ; Direction des Affaires Juridiques – Ministère de l’Économie, fiches « achats durables », 2023–2024.
** STRRES / Citizing, étude socio-économique sur le coût de l’inaction, février 2025
***CEREMA, guides méthodologiques IQOA et ITSEOA, éditions successives.
**** ANCT / CEREMA, bilans du Programme National Ponts 2022–2023.
***** Etude Carbone 4 “Le rôle des infrastructures dans la transition bas-carbone et l’adaptation au changement climatique de la France

FAQ

Qu’entend-on par empreinte carbone d’un ouvrage d’art ?

L’empreinte carbone correspond aux émissions de gaz à effet de serre générées sur l’ensemble du cycle de vie d’un ouvrage : construction, exploitation, maintenance et fin de vie. Pour une collectivité gestionnaire d’un patrimoine existant, c’est principalement le poste des interventions successives qui reste variable et sur lequel elle dispose d’une marge d’action réelle. 

Pourquoi les marchés publics de travaux sur ouvrages d’art sont-ils concernés par les critères environnementaux ?

La loi Climat & Résilience impose progressivement l’intégration de critères environnementaux dans les marchés publics, y compris les marchés de travaux. À partir de 2026, un critère d’attribution environnemental sera obligatoire dans l’analyse des offres. Les travaux sur ouvrages d’art sont donc directement concernés. 

Quel est le lien entre maintenance anticipée et impact carbone d’un ouvrage ?

Une intervention engagée à un stade précoce de dégradation est généralement moins étendue qu’un renforcement structurel décidé tardivement. Elle mobilise donc moins de matériaux et de ressources, ce qui se traduit par un impact environnemental potentiellement moindre. La logique budgétaire et la logique environnementale convergent sur ce point. 

À quoi a servi le Programme National Ponts pour la gestion patrimoniale des collectivités ?

Lancé en décembre 2020 avec l’appui du CEREMA et de l’ANCT, le Programme National Ponts a été créé précisément parce qu’une proportion significative des ponts communaux était mal ou non inventoriée. Il a permis pour la première fois en France de dresser un état des lieux structuré du patrimoine communal. Ce programme a donné aux collectivités un inventaire fiable, un état sanitaire initial et une base de données consolidée — un prérequis indispensable pour planifier les interventions, anticiper les risques et intégrer des critères environnementaux dans leurs décisions futures. La suite du programme s’est concrétisée dès 2023 avec le lancement du Programme National Ponts Travaux, pour accompagner les communes dans la réparation des ouvrages les plus dégradés. 

AREO et SIREO calculent-t-ils l’empreinte carbone des ouvrages d’art ?

Non. Ces outils sont des outils de gestion patrimoniale : ils centralisent les données des ouvrages d’art, historise les inspections et les interventions, et offre une vision consolidée du patrimoine. Il permet de structurer les données d’entrée nécessaires à des analyses comparatives, mais le calcul détaillé des émissions relève d’études spécialisées conduites par des bureaux d’études. 

Que couvrent les notions de Réduction, Résilience et Restauration dans le contexte des infrastructures ?

Ces trois axes structurent la contribution des infrastructures à la transition climatique. La Réduction désigne les actions visant à diminuer les émissions liées aux infrastructures et à leurs usages — une chaussée mieux entretenue réduit par exemple la consommation énergétique des véhicules qui l’empruntent. La Résilience regroupe les actions renforçant la capacité des infrastructures à résister aux impacts du changement climatique et à rester fonctionnelles dans la durée. La Restauration correspond aux investissements destinés à remettre à niveau ou renouveler des infrastructures vieillissantes ou dégradées. La maintenance anticipée intervient de manière transversale sur ces trois volets